Portrait : Marion Montaigne : comment je suis devenue auteure de BD

Marion Montaigne dans son atelier d'artistes, à Paris, en janvier 2018. // © Éric Garault pour l'Etudiant
// © Éric Garault pour l’Etudiant

Au lycée, elle adorait disséquer des grenouilles. À 37 ans, Marion Montaigne décrypte petits et grands mystères de la science en bande dessinée. Du Professeur Moustache à Thomas Pesquet, zoom sur le parcours de cette auteure dont l’humour fait mouche à chaque essai.

Récompensé par le Fauve Prix du public Cultura au festival d’Angoulême 2018, le dernier album de Marion Montaigne, « Dans la combi de Thomas Pesquet », confirme le succès de l’auteure. Celle-ci ne compte pas pour autant faire des biographies dessinées sa spécialité. Son esprit scientifique et sa curiosité insatiable la poussent à explorer sans cesse de nouveaux domaines. Peut-être parce qu’enfant déjà, elle ne restait jamais longtemps en place.

Quatrième d’une fratrie, Marion Montaigne naît à La Réunion en 1980 et arrive en métropole à l’âge de trois ans. Elle sillonne la France au gré des déménagements professionnels de son père, qui travaille pour EDF : la banlieue parisienne, Rennes, Metz, puis la capitale…

Le mercredi, le rituel familial est de se rendre à la bibliothèque municipale. « Je n’aimais pas trop lire, j’étais plus ‘visuelle’, donc j’empruntais plutôt des BD ! » Elle pioche aussi dans la collection familiale de classiques, y compris dans le placard interdit où sont rangés les Bretécher, Lauzier, Reiser…

« La biologie répond aux questions de la vie »

Au collège, sa matière de prédilection est la biologie. « Dans l’établissement privé où j’étais, à Metz, on pouvait s’inscrire à un atelier biologie, tous les jeudis. Mais il fallait se dépêcher de s’inscrire, sinon on finissait à l’atelier religion ! » se remémore Marion. Ce qu’apprécie particulièrement la jeune fille, c’est le côté concret de la discipline : « La biologie répond aux questions de la vie. On ouvre un poisson et on regarde comment c’est fait à l’intérieur ! »

Si elle n’hésite pas à mettre la main dans le formol, quand elle arrive au lycée, à Paris, Marion bifurque vers la filière ES : « En seconde, j’avais 15 de moyenne en maths, mais en bossant beaucoup pour y arriver. J’avais peur que cela ne suffise pas en S. Et puis dans ma famille, on a la hantise du chômage : faire ES paraissait moins risqué. Aujourd’hui, je regrette de n’avoir pas osé demander la filière scientifique. »

“Les études artistiques font souvent peur aux parents”

Comme l’économie la rebute, Marion se tourne vers le dessin, par le biais d’ateliers BD de la Ville de Paris. Mais ses penchants pour le domaine artistique sont rapidement redressés par une conseillère d’orientation, qui lui indique que cette filière est « trop dure » ou « bouchée ». « Il faudrait que des conseillers viennent plutôt parler de la variété des métiers autour du dessin, il y en a plein et ce n’est pas si bouché que cela ! », estime Marion.

Storyboarding, illustration, graphisme, décor, stylisme, architecture, métiers du cinéma… Les possibilités sont, en effet, multiples. « Mais les études artistiques font souvent peur aux parents, constate l’auteure. Je me souviens d’un père venue me voir en dédicace avec sa fille de 14 ans et qui m’a dit : ‘Dissuadez-la de faire votre métier !’ C’était une attitude méprisante, à la fois envers elle et envers moi. »

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« On s’estimait chanceux de dessiner dix heures par jour »

Après son bac, en 1998, Marion Montaigne fait une année de classe préparatoire aux métiers d’art à l’atelier de Sèvres, avant d’entrer à l’école Estienne dans la filière des métiers du livre. « J’ai appris l’illustration, la gravure, la dorure… Mais faire de la bande dessinée n’y était pas très bien vu, on était ‘les débiles’ » ! »

Elle tente alors le concours de l’école des Gobelins et intègre le cursus cinéma d’animation. Là, elle se sent comme un poisson dans l’eau. « On était 25 acceptés sur 1.000 candidats, donc on s’estimait chanceux de dessiner dix heures par jour. J’ai appris l’anatomie, le décor, le mime… C’était de l’animation à la main, comme chez Disney, on utilisait très peu l’ordinateur. » Elle se lasse pourtant de l’aspect « moine copiste ». « J’étais nulle en clean-up, c’est très répétitif. Il faut faire au moins 12 fois le même dessin, avec une petite variante, pour animer une seconde de film (même s’il faut 24 images, car on les utilise deux fois chacune). Mais j’étais bonne en storyboard. »

“J’ai créé mon blog pour avoir une cour de récré”

À l’issue de la formation aux Gobelins, Marion obtient une certification professionnelle de niveau I. La hantise du chômage rôdant toujours, elle cherche du boulot dès les vacances. À 22 ans, elle cumule un job de libraire à mi-temps chez Gibert Jeune et les démarches, book sous le bras, pour trouver des travaux dans l’animation et l’illustration.

En 2003, ses premières illustrations sont publiées chez Bayard. Des planches qui seront compilées quelques années plus tard dans deux albums “La Vie des très bêtes”. En 2006, elle crée un personnage, le Professeur Choupsky, qui présente la biologie sous un angle humoristique (éditions Lito). Il n’a pas encore de poils sur les lèvres, mais il s’agit là de l’ancêtre du désormais célèbre Professeur Moustache. Ce dernier fait son apparition en 2008, sur le blog Tu mourras moins bête.

Marion explique : “J’ai créé mon blog pour avoir une cour de récré. L’univers de l’édition jeunesse est très cloisonné, je me mettais trop de barrières.” L’angle de la vulgarisation scientifique est encore une niche, à l’époque où les blogs de dessin humoristique sont plutôt d’inspiration autobiographique (Martin Vidberg, Pénélope Bagieu…). “À ma grande surprise, le blog a plutôt bien marché.” Ses posts sont même publiés sous forme d’albums : le tome 2 (Ankama éditions, 2012) reçoit le Fauve d’Angoulême – Prix du public Cultura en 2013. En parallèle, d’autres projets voient le jour, comme “Riche, pourquoi pas toi ?” (Dargaud, 2013), co-écrit avec les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

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Des collaborations avec des chercheurs

Aujourd’hui, Marion travaille principalement dans son atelier parisien, qu’elle partage avec trois ou quatre personnes selon la période. “Il y a deux autres auteurs de BD, mais je suis la seule que ça botte de savoir comment marche une centrale nucléaire !” plaisante-t-elle. Elle poursuit donc son travail de vulgarisation scientifique, en alternant les thématiques : médecine, physique, robotique… Pour cela, elle lit énormément de publications scientifiques, y compris en anglais. Elle aime d’ailleurs travailler en collaboration avec des chercheurs : “Leurs travaux sont toujours plein de surprises. Ils ne sont pas dans une logique commerciale.”

L'album "Dans la combi de Thomas Pesquet" a obtenu le Fauve Prix du public Cultura au festival d'Angoulême. // © Éric Garault pour l'Etudiant
L’album « Dans la combi de Thomas Pesquet » a obtenu le Fauve Prix du public Cultura au festival d’Angoulême. // © Éric Garault pour l’Etudiant

Elle-même a planché deux ans sur l’album “Dans la combi de Thomas Pesquet”. “J’ai passé six mois à me documenter, à commander des livres pour avoir des infos récentes…” Et puis il y a eu les temps de déplacement : Marion a pu suivre le célèbre spationaute français jusqu’à Houston (où siège la NASA), à la Cité des Étoiles en Russie, ou encore au Centre européen des astronautes de Cologne (Allemagne). Le plus long reste la partie brouillon, celle qu’on ne voit pas. “Je fais le scénario avec des bonhommes patates… En tout, j’ai dessiné trois fois l’album.” Impressionnant, quand on sait qu’il compte 208 pages ! Mais ce labeur est récompensé : en moins de trois mois, l’album s’est vendu à 200.000 exemplaires (la moyenne des ventes d’une bande dessinée en France tourne autour de 5.000 exemplaires, et cache d’importants écarts).

“Le dessin doit être au service de ce que je raconte”

Côté technique, elle utilise un simple stylo bille pour ses brouillons. Puis elle fait directement ses dessins à la plume et à l’encre de Chine, sans passer par un crayonné. “Sinon mon trait serait trop figé.” L’artiste ne cherche pas l’esthétique : “Le dessin doit être au service de ce que je raconte”. Elle scanne ensuite son dessin avant de travailler les couleurs à la brosse numérique, sous Photoshop. Son autre technique : utiliser de l’aquarelle, puis scanner et nettoyer les “pétouilles” avec le logiciel.

Si elle vit aujourd’hui de son métier d’auteure, Marion Montaigne a longtemps dû cumuler avec des commandes d’illustrations. D’autres enfilent une casquette de coloriste. “Le prix de la planche a beaucoup baissé. Cela me désole d’autant plus quand je vois des jeunes qui s’endettent pour suivre leur scolarité. Les écoles d’art sont devenues très chères. La mienne m’avait coûté environ 6.000 francs (914 €) l’année…”
À bon entendeur : le dessin animé est plus rémunérateur que la BD ! “Les gens s’imaginent qu’on est riche quand un album se vend bien. Mais pour un livre à 15 €, on ne touche en général que 1,50 €. Et encore, les droits d’auteur sont versés à la fin de chaque semestre.”

Un statut de free-lance

La réalité du métier, c’est aussi d’être free-lance. “Cela signifie de la liberté dans son travail et dans son emploi du temps, mais aussi le statut d’auto-entrepreneur, pas de droit au chômage, pas de congés payés… En fait, on est hyper responsable !” souligne Marion Montaigne. Autre idée reçue à combattre : celle de l’artiste qui se lève à 11 heures et erre avec un air inspiré… “Je fais des horaires de bureau, 10 h –19 h, parfois plus si nécessaire. Comme je suis hyper stressée, je suis très disciplinée et régulière.”

Son avenir ? Comme la plupart des artistes, Marion se pose beaucoup de questions. “Faut-il que je continue ce que je fais bien, au risque de lasser ? Ou que je me renouvelle ? Que devient-on quand on n’a plus rien à dire ?” Attendre la relève, peut-être ! Son conseil pour les futurs artistes : “Si vous êtes motivés, accrochez-vous. Ce n’est pas toujours le major de la promo qui est embauché chez Pixar ou qui connaîtra le plus grand succès ! Ceux qui n’ont pas un dessin solide mais qui sont persévérants peuvent très bien y arriver.”

Le parcours de Marion Montaigne en 8 dates 

1998 :
 obtient son bac ES, à Paris.
2000 : suit la filière des métiers du livre, à l’école Estienne.
2002 : obtient une certification professionnelle de niveau I en “cinéma d’animation”, à l’école des Gobelins.
2003 : premiers dessins publiés en jeunesse, aux éditions Bayard.
2008 : créé son blog « Tu mourras moins bête ».
2013 : reçoit le Fauve d’Angoulême Prix du public Cultura pour le tome 2 de l’album « Tu mourras moins bête », aux éditions Ankama.
2016 : collabore à l’adaptation télévisée de « Tu mourras moins bête » (Arte), avec la voix de François Morel.
2017 : publie “Dans la combi de Thomas Pesquet”, aux éditions Dargaud.

Comment devient-on auteur de bande dessinée ?

S’il n’existe pas de route toute tracée vers le succès, la voie classique de formation passe par une école supérieure d’arts. Elles délivrent un DNA (diplôme national d’art) en trois ans après le bac, suivi du DNSEP (diplôme national supérieur d’expression plastique), en deux ans après un bac+3, qui confère le grade de master et comporte trois options : art, communication, design.
Parmi les écoles d’arts qui forment à la bande dessinée : l’ENSAD Nancyl’ESA de Lorrainel’EESABl’ESACl’ISDATla HEARl’ISBA Besançonl’ESAM Caen.
Après un bac+3, vous pouvez aussi postuler en master TEXTIM (texte / image), spécialité bande dessinée à l’université de Poitiers ou à l’École européenne supérieure de l’image à Angoulême. Pour les plus motivés qui souhaitent poursuivre en troisième cycle, ces deux derniers établissements proposent, en partenariat, un doctorat de création en BD

Via@L’Etudiant.fr sur Jobatom 

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